Le SOHI : un nouveau modèle pour étudier le sens du chez soi des adolescents dans les familles post-divorce

Récemment, Laura Merla, Jonathan Dedonder, Bérengère Nobels et Sarah Murru ont contribué à un ouvrage collectif sur l’hébergement alterné intitulé « Shared Physical Custody. Interdisciplinary Insights in Child Custody Arrangements » et coordonné par Laura Bernardi et Dimitri Mortelmans (2021). Dans leur chapitre intitulé « The SOHI: Operationalizing a New Model for Studying Teenagers’ Sense of Home in Post-divorce Families », ils proposent, d’une part, une réflexion théorique sur le sens du chez soi et le sentiment d’appartenance des enfants qui vivent en hébergement alterné et, d’autre part, un instrument permettant de mesurer ce sens du chez soi dans les enquêtes quantitatives, appelé le « Sense Of Home Instrument » (SOHI). Les auteurs démontrent, par ailleurs, la pertinence et la valeur de cet instrument en s’appuyant sur une enquête par questionnaire menée auprès d’adolescents belges âgés de 11 à 18 ans. Nous allons retracer et résumer ici la contribution de ce chapitre et les réflexions qu’il amène sur la construction identitaire et le sentiment d’appartenance des enfants qui vivent dans des familles séparées.

Le sens du chez soi des adolescents dans les familles post-divorce

Le fait de se sentir chez soi  joue un rôle important dans la construction de l’autonomie, de l’identité et du sentiment d’appartenance des individus. Des recherches ont montré le processus par lequel les adolescents développent un sens du chez soi et comment celui-ci joue un rôle dans la construction de l’identité. Cela passe, par exemple, par l’appropriation de la chambre qui apparait comme un refuge où le jeune peut être lui-même, exprimer sa propre personnalité et définir son identité en contrôlant l’espace, les activités qui y prennent place et les personnes qui sont autorisées ou non à y entrer. Ce sens du chez soi passe aussi par l’appropriation d’autres lieux à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison où les jeunes vont utiliser certains objets pour aménager ou décorer ceux-ci. Les jeunes créent ainsi un espace de symboles, symboles qui leur permettent de maintenir une continuité du cours de leur vie et de refléter leur propre identité.

Mais que se passe-t-il lorsque les adolescents ont deux maisons ? Comment développent-ils un sens du chez soi qui soutienne la construction de leur identité et d’un sentiment d’appartenance familiale ? Certains chercheurs qui s’intéressent à cette question attestent du poids de la matérialité dans la création du chez soi des enfants et des adolescents dans ce contexte. Laura Merla et Bérengère Nobels (2019 ; 2021) ont montré notamment comment l’utilisation des objets aide les jeunes à affirmer leur place tant physique que symbolique au sein de l’espace de la maison et de la famille et à créer un sentiment de continuité entre leurs lieux de vie. Ces chercheurs montrent ainsi que la dualité à laquelle sont confrontés les enfants qui vivent dans et entre deux maisons ne mène pas nécessairement à un sens du chez soi fragmenté. Ils éclairent également les pratiques par lesquelles les jeunes construisent ce sens du chez soi. La remise en couple des parents et les recompositions familiales qui remettent en cause les relations préexistantes vont également mener à des stratégies et des pratiques matérielles et spatiales qui vont marquer l’acceptation ou le rejet de ces relations. Ainsi, la littérature met en avant comment la matérialité mais aussi les relations qui prennent place à l’intérieur de ces espaces vont influencer l’attachement à l’espace et le sens du chez soi.

Dans la même veine que les recherches que nous avons mentionnées plus haut, les travaux de Hashemnezhad et al. (2013) proposent une conceptualisation multi-dimensionnelle du sens du chez soi et de l’attachement à l’espace. Ils mettent en avant trois dimensions : la dimension matérielle, la dimension comportementale et la dimension émotionnelle. Premièrement, la dimension matérielle renvoie à l’aspect physique et matériel des lieux et donc à la manière dont la maison est décorée, le nombre de pièces et leur configuration, le niveau de confort matériel,… Cette dimension influence la façon dont les individus vont percevoir leur habitation, ce qui influence en retour la manière dont ils y sont liés. La dimension comportementale se rapporte aux aspects fonctionnels de l’environnement et inclut le type d’activités et de pratiques qui prennent place dans l’habitation et ses différents espaces ainsi que les relations qui se vivent à l’intérieur de ceux-ci. C’est pourquoi, dans ce chapitre, cette dimension est rebaptisée comme la dimension comportementale-relationnelle. Enfin, la dimension émotionnelle est liée à la signification, la satisfaction et l’attachement à un espace donné.

Le SOHI – un nouvel instrument de mesure pour étudier le sens du chez soi des enfants

Laura Merla, Jonathan Dedonder, Bérengère Nobels et Sarah Murru ont développé un instrument pour mesurer le sens du chez soi des enfants (le SOHI), à partir de l’étude de deux des dimensions proposées par Hashemnezhad et ses collègues à savoir, la dimension matérielle et comportementale-relationnelle. Concrètement, la dimension matérielle a été mesurée à partir du niveau de confort matériel perçu par l’enfant pour chacune de ses habitations, en général, et chacune de ses chambres, en particulier. La dimension comportementale-relationnelle a été approchée en mesurant la qualité des relations parents – enfants, le niveau de conflit entre les ex-partenaires, la qualité des relations beaux-parents – enfants ainsi que  le maintien de la communication des enfants avec leurs parents et beaux-parents, à travers les pratiques digitales de communication. Les différentes questions qui ont permis d’approcher ces différents indicateurs sont détaillées dans le chapitre que nous exposons ici.

Validation empirique du SOHI et résultats

Pour illustrer et valider la pertinence de l’instrument, les chercheurs ont exploré les corrélations entre le sens du chez soi des enfants qui vivent en hébergement alterné et les quatre indicateurs de l’instrument exposés plus haut. Les auteurs ont aussi testé deux variables supplémentaires, à savoir, l’âge des enfants et le fait que le parent se soit remis en couple. Un sentiment élevé d’être chez soi chez la mère semble associé à une bonne qualité de relation avec la maman, à une bonne qualité de la relation avec le beau-parent cohabitant, et, dans une moindre mesure, à un niveau de confort élevé chez la mère et une communication relativement continue avec elle. La corrélation positive étant légèrement plus forte avec les deux premières variables. Il semble également que les jeunes adolescents se sentent plus chez eux chez leur mère que les adolescents plus âgés. Le sentiment d’être chez soi chez le père apparait corrélé à cinq indicateurs. La plus forte corrélation concerne la qualité de la relation avec le père. Le sentiment d’être chez soi est aussi associé au niveau de confort, à la continuité du contact, à la qualité de la relation avec le beau-parent cohabitant et au fait que le père soit à nouveau en couple. Dans les deux cas, on observe donc que c’est la qualité de la relation avec le parent qui joue le plus grand rôle dans le sentiment d’être chez soi, avant les aspects matériels.

Les auteurs ont procédé à d’autres analyses pour explorer l’impact du genre de l’enfant, de son âge et de la remise en couple du parent sur le sens du chez soi. Les analyses montrent, par exemple, que le sentiment d’être chez soi chez le père est impacté par le genre de l’enfant et le fait que le père se soit remis en couple. Ainsi, les filles se sentent plus chez elle chez leur mère que chez leur père tandis que les garçons reportent un plus grand sens du chez soi chez leur père que les filles. Le sentiment d’être chez soi, autant pour les filles que pour les garçons, est plus élevé quand le père est célibataire. 

Conclusion

Les résultats de l’enquête suggèrent quelques hypothèses intéressantes concernant le sens du chez soi chez les enfants qui vivent dans des familles séparées et qu’il serait possible de tester à l’aide du SOHI : plus grand est le niveau de confort, au mieux l’enfant se sent chez lui chez ses parents ; meilleure est la relation avec un parent/beau-parent, au mieux l’enfant se sentira chez lui chez ce parent ; au plus élevé est le niveau de conflit entre les parents, au moins l’enfant se sentira chez lui ;… Les auteurs suggèrent par ailleurs d’améliorer l’instrument en ajoutant à la dimension comportementale-relationnelle des indicateurs concernant la relation de l’enfant avec ses frères et sœurs et ses quasi frères et sœurs.

Vivre dans une famille séparée, et qui s’organise selon un hébergement alterné, devient de plus en plus commun pour les enfants en Belgique et perd ainsi son caractère exceptionnel. Il est important de noter que les résultats de l’enquête rapportent un niveau relativement élevé du sens du chez soi chez les deux parents. Ce qui remet en question le postulat selon lequel il est impossible de développer un sens du chez soi quand on vit dans et entre deux habitations. Les résultats montrent également qu’en considérant leurs deux lieux de vie comme leurs « chez soi » et en maintenant une relation quasi continue avec leurs parents au-delà des murs de la maison, les adolescents démontrent une capacité et une agentivité à gérer, définir et se (ré)approprier la vie de famille post-divorce.