Pratiques numériques des familles séparées: les travaux de L. Le Douarin

Le 17 novembre 2017, nous avons organisé un séminaire méthodologique à Louvain-la-Neuve consacré à l’usage des TIC (technologies de l’information et de la communication) dans la sphère familiale et plus spécifiquement dans un contexte de familles séparées. C’est dans ce cadre que nous avons eu le plaisir d’accueillir la chercheure Laurence Le Douarin (CeRIES, Université de Lille).

Laurence Le Douarin est une sociologue des usages qui s’intéresse aux pratiques des individus et surtout au sens que ceux-ci leur donnent. Un de ses domaines de recherche est notamment l’analyse des usages des TIC. Ceux-ci peuvent être utilisés, selon la chercheure, comme une trace du quotidien, un outil de mémoire qui permet de se souvenir des pratiques quotidiennes et « banales » et de pouvoir en parler. Les TIC rendent visibles, laissent des traces et tissent des continuums d’où l’intérêt de les mobiliser comme des « analyseurs pratiques ».

Dans le cadre de ce séminaire, Laurence Le Douarin nous a présenté sa recherche « Faire famille à distance : usages des TIC dans les familles séparées ». Dans cette recherche, elle s’intéresse aux usages des TIC des parents et à la manière dont ceux-ci transforment et déplacent les relations familiales. Dans le projet MobileKids, nous nous centrons, quant à nous, sur les pratiques numériques des enfants. Cependant, l’un ne va pas sans l’autre, nous explique-t-elle. La relation entre les parents influence, en effet, les pratiques numériques des enfants. Par exemple, lorsque les relations parentales sont conflictuelles, l’enfant a tendance à limiter les contacts avec le parent chez qui il ne vit pas à ce moment-là afin de séparer les deux sphères familiales et à ne pas faire « resurgir » des conflits. Au contraire, lorsque qu’il y a une bonne entente entre les parents, les TIC sont une manière de faire famille à distance, en partageant des photos, par exemple.

Laurence Le Douarin commence sa présentation par quelques éléments de contextualisation. Le divorce en France est devenu banal et les outils de communication et d’information se diffusent largement dans la société. Elle fait également le constat que le divorce accélère l’accès au téléphone chez les enfants pour garder le contact avec les parents (Gaglio, 2008). Le téléphone permet, en effet, une autonomie relationnelle entre l’enfant et chacun de ses parents. Il permet de pouvoir communiquer avec son enfant sans devoir passer par l’ex-conjoint. Cependant, il peut également être source de conflits entre les ex-conjoints, lorsque par exemple, les appels d’un des deux parents sont abondants et intrusifs. Il y a alors là le sentiment que le téléphone rompt l’intimité et ne permet pas de mettre l’ex-conjoint à distance. La chercheure observe là une tension entre le couple parental et conjugal et une tension entre le droit de l’enfant à garder contact avec ses parents et le droit des parents de mettre l’ex-conjoint à distance. Ces outils de communication ne permettent donc pas seulement de rapprocher et de maintenir les liens familiaux mais ils permettent aussi de les mettre à distance en contrôlant sa « joignabilité ».

Laurence le Douarin revient ensuite sur des aspects méthodologiques. Elle nous explique qu’il est important de se centrer sur des éléments précis pour analyser les TIC : qui est l’émetteur et le récepteur des messages, le degré d’engagement dans la relation, l’importance de l’échange, la fréquence des contacts et la force des liens, la nature des échanges et enfin, le mode d’échange (mode connecté ou conversationnel).

Dans sa propre recherche, elle utilise la méthode des traces d’usages. Elle amène l’interviewé, avec son accord, à consulter l’historique de ses communications et de ses recherches sur internet pour ainsi avoir accès aux pratiques quotidiennes des parents et aux échanges avec leurs enfants et leur ex-conjoint. Elle explique également qu’il est intéressant de partir d’anecdotes ou d’évènements précis afin de pouvoir appréhender les pratiques.

Ensuite, elle entre plus en profondeur dans la restitution de ses résultats d’enquête et nous fait part de quatre logiques d’usages des TIC dans les familles séparées. La première est la logique de la culture du lien, c’est-à-dire qu’il y a une bonne entente entre les ex-partenaires qui endossent leur rôle parental pleinement et maintiennent des liens avec les enfants. La deuxième logique est celle du chacun chez-soi : les ex-partenaires préservent des liens sereins mais un des deux prend distance par rapport au rôle parental. La troisième est celle du détournement : les relations sont conflictuelles entre les ex-conjoints et un des deux parents est empêché d’entretenir le lien avec son enfant par l’autre parent. Enfin, la quatrième est celle de l’évitement : le parent non gardien est distant avec son enfant mais sans rompre les liens complètement. Il envoie quelques photos ou messages pour montrer qu’il maintient le lien malgré tout. Avec l’ex-conjoint, par contre, les relations sont rompues.

Enfin, elle termine sa présentation en se focalisant plus spécifiquement sur l’usage des TIC entre les ex-conjoints et entre les parents et l’enfant. Du côté des échanges entre parents, elle met en lumière quatre modes d’usage des TIC. Les TIC sont mobilisés pour régler ses comptes (pour éviter le face à face, accumuler des preuves, etc.), pour faire les comptes (pour s’informer des dépenses relatives aux enfants), pour rendre compte (pour communiquer de manière factuelle à propos du quotidien de l’enfant) et enfin, pour laisser pour compte (le mode de communication électronique n’est pas mobilisé, l’enfant est le point relai entre les parents). Du côté des échanges entre les parents et les enfants, les TIC servent à individualiser et personnaliser le lien mais aussi à éviter la coparentalité et réduire le fait d’être un « parent intermittent ». Enfin, elles peuvent aussi être mobilisées pour garder la connexion à distance à défaut de cultiver les relations de proximité.

La présentation de Laurence Le Douarin fut très enrichissante pour notre recherche. Nous avons ainsi pu échanger ensuite autour de nos propres questions de recherches et de nos méthodes.

Bibliographie :

– Gaglio, G. (2008). La dynamique des normes de consommation : le cas de l’avènement de la téléphonie mobile en France. Revue Française de Socio-Économie, 2,(2), 181-198.

– Le Douarin, L. (2014). Usages des nouvelles technologies en famille, Informations sociales 1, (181), 62-71.